(Critique) A Night in Nude: Salvation de Takashi Ishii

Du thriller néo-noir nippon bien poisseux par le réalisateur de Gonin.

Un homme à tout faire est engagé par une magnifique jeune femme pour retrouver une montre perdue dans d’étranges conditions…

AUX ORIGINES

Avec un univers oscillant entre érotisme et film noir, Takashi Ishii donne ici suite à son A Night in Nude, réalisé en 1993. Et s’inscrivait dans l’univers bien codé du film neo-noir, avec une femme fatale préparant le crime parfait ; se débarrasser d’un amant yakuza en faisant porter le chapeau à un détective solitaire.

Mais Ishii se détournait d’une approche traditionnelle – l’histoire du meurtre, ses enjeux de base, avec la tension et le mystère – pour oeuvrer dans du portrait psychologique. S’intéressant à la relation ambiguë entre cette femme et ce détective-homme à tout faire, afin traduire l’errance de ces 2 âmes en peine dans le Japon du début des années 90. En fait, très mélancolique.

17 ans plus tard, A Night in Nude: Salvation. Les années sont passées, l’homme à tout faire continue son travail quotidien comme si de rien n’était, payer à faire ce que les autres n’osent toujours pas accomplir. Toujours cette même note d’intention pour un Ishii prêt à pousser cet univers dans ses retranchements les plus glauques possibles.

La vie en rose...

LA SOIF DU MAL

À travers les yeux du détective poussé par la curiosité ou par ses désirs, le réalisateur Ishii propose surtout un portrait de femme assez terrifiant. Avec au coeur de l’histoire, une simple quête vers l’indépendance d’une jeune femme qui va devoir affronter ses plus terribles blessures.

Il sera question entre autres de prostitution, d’inceste, de soumission, de manipulation… Où le moindre rapport humain se retrouve uniquement envisagé sous l’angle d’un échange de bon procédé. Rien de naïf, de naturel, il y a toujours une motivation cachée.

À défaut de mélancolie, A Night in Nude: Salvation fait dans le sinistre, en inversant certaines valeurs d’une société machiste. Ici, les femmes imposeront leurs volontés en transformant littéralement les hommes en vulgaires bouts de viande. Sans remords, ni peine – à l’exemple de l’intérêt suscité pour la montre. Devenant ainsi des êtres matérialistes et cyniques, quitte à s’ombrer une aliénation sanglante.

Quelque part dans le Mont Fuji

GUILTY OF…

Par son rythme lent et hypnotique, le film s’attache à décrire en profondeur ces personnages troublés au bord du pathétique, dont certains cherchent tout simplement un peu d’humanité et d’attention. À travers un récit suffisamment ambigû pour éveiller des questions sans pour autant balancer des justifications à tout bout de champ.

Une écriture posée assez fine qui propose pourtant des passages dérangeants & outranciers, avec des tonalités basculant soudainement. C’est du désir charnel virant au meurtre, c’est du fantasme soulevant la peur de la solitude (le rêve dans la voiture)… Un cocktail varié et nuancé qui réserve quelques surprises.

Par contre, bémol au niveau du troisième acte. Où le film prend le virage de la complaisance, faisant honneur aux formes charmantes de l’actrice Hiroko Sato, sans pour autant faire avançer l’histoire ou ses enjeux. Une stagnation parfaitement incarnée par l’interminable scène d’auto-flagellation.

L'étincelle du salut ou... ?

UN RÉALISATEUR.

Loin de la mise en scène statique du premier opus, de ses plans-séquences restant terriblement fixes malgré le désespoir et la violence des images, Ishii opte pour un parti-pris plus immersif avec cette suite. Une caméra à l’épaule plus rentre-dedans pour filmer une longue descente aux Enfers qui entraînera le spectateur dans les bas-fonds ou recoins ignorés du Japon actuel – la grotte de la forêt des suicidés du Mont Fuji ! Toujours illuminés par des néons colorés…

… Pour des scénes soigneusement orchestrées par un Ishii jouant sur les différents niveaux de profondeur de champ pour établir les relations entre les personnages, ou encore, en utilisant l’espace de ses décors pour refléter un état émotionnel – de l’étouffement poisseux dans une salle de bain ensanglantée au vide complet d’un appartement désert.

Indépendant et sans moyen, Ishii réussit à aligner de superbes idées visuelles – le final dans la grotte ! – en adéquation avec la narration. Pas de caméra à l’épaule foutrage filmant du vide, ou justifiant une absence de mise en scène, Ishii reste rigoureux. Avec parfois, quelques touches quasi-oniriques.

CONCLUSION

A Night In Nude: Salvation est une virée atmosphérique dans un Japon sinistre, hanté par des personnages cherchant une simple étincelle d’humanité, un salut libérateur, au milieu de l’indifférence généralisée. Profitant d’un cadre néo-noir tragique, le film montre des êtres brisées par le cynisme ambiant.

Et si le montage voulu par le réalisateur (2h25) accuse quelques longueurs, le film regorge d’idées à découvrir tout en rappelant la vivacité d’un Takashi Ishii, bien actif.

  • La note : 6,5/10



comments powered by Disqus