(Critique) Voyage vers Agartha de Makoto Shinkai

Petit virage pour le talentueux Makoto Shinkai, connu pour ses anime contemplatifs & tranche de vie comme 5 cm par seconde, se lance ici dans du grand récit d’aventure. Imposant une direction claire & nette chez un jeune réalisateur dont les histoires ont tendance à tourner en rond ?

La vie d’une jeune fille débrouillarde et solitaire se retrouve bousculée le jour où elle rencontre un mystérieux garçon, affirmant venir du monde légendaire d’Agartha situé au coeur de la Terre…

LE VOYAGE D’ASUNA

Avec l’ambition de raconter une histoire universelle, Shinkai se tourne logiquement du côté des récits mythologiques pour façonner la structure simple de ce Voyage vers Agartha et de son univers. L’intérêt du ressort mythologique, c’est d’apporter des éléments qui vont trouver une résonance immédiate avec l’audience, tout en rythmant clairement le cheminement initiatique par des étapes intimement évidentes – comme dépasser sa peur, comprendre le sens de sa quête… ce qui va s’inscrire à l’écran par des sauts dans le vide comme actes de foi, le franchissement de portes/seuils.

Plus globalement, le réalisateur pioche dans différents mythes, s’inspirant surtout de l’histoire d’Orphée ouvertement mentionnée, où l’aventure à travers Agartha devient le synonyme d’une descente aux Enfers pour retrouver l’être aimé. Le tout, accompagné par de multiples petites touches comme le bestiaire fantastique avec les divinités, les gardiens, ou cette étrange tribu de défunts qui arpente les ténèbres & craignent la lumière – un vieil homme soulignera qu’ils sont une part nécessaire à l’équilibre de ce monde bipolaire – voire aussi, le frère quasi-jumeau. À côté, c’est aussi des lieux mythiques à l’exemple de ce endroit surprenant appelé Finis Terra qui rappelle ce bout du monde où les alchimistes se rendent pour ramasser la précieuse poussière d’étoiles… Clairement, Shinkai a composé ce monde original avec précision & effort, rassemblant des idées maîtresses comme la dualité.

Hum... Agartha (les petits points au milieu = personnages !

« OH PUTAIN, C’EST BEAU ! »

Tout cet aspect mythologique offre à Shinkai l’opportunité d’explorer un univers incroyablement riche, où entre quelques scènes d’action, le cinéaste nous invite à simplement contempler le monde vaste & majestueux d’Agartha. Comme d’habitude chez lui, c’est des paysages sublimes, un soin du détail remarquable qui permet aux spectateurs d’avoir toujours l’occasion de se régaler les yeux. C’est des nuances dans les couleurs, des ciels bleu-orangés, des aurores boréales, c’est des petites surprises aperçues au détour d’un court plan. C’est montrer les proportions folles d’une cité antique en ruines, l’originalité d’une ville étrangère, et la beauté simple d’un coin de campagne familier. Riche & varié en somme.

De même du côté d’une réalisation qui prend son temps pour dérouler progressivement le fantastique sans créer de fracture soudaine, en maintenant quelques doutes. Où l’aventure réussit à alterner des moments de bravoure rythmés et bien gérés, à des scènes intimistes entre drame et comédie légère lorgnant vers du contemplatif. Avec des personnages apparaissant souvent pris au sein d’un univers majestueux. Façon de repositionner l’individu et sa quête face à la grandeur inouïe d’un monde plein de surprises. Le genre de plan qui fait pratiquement office de note d’intention. Et c’est peut-être là qu’il peut y avoir déception.

Le cycle de l'existence symbolisé par la quête de la Lumière

ENTRE DEUX CHAISES

Alors qu’il y a tous les éléments pour réussir à donner un souffle épique ou initiatique à cette histoire, Shinkai se révèle plutôt timide dans son traitement. Et va avoir tendance à donner toutes les réponses de l’Aventure avant même qu’elle ait pu commencer – la scène chez le professeur. Ou caser des dialogues explicatifs sur les enjeux à défaut de les laisser s’inscrire à travers l’aventure. Ce qui fait qu’arrivé à la moitié du film, tout est déjà clairement explicité. Problème, il reste 50 minutes.

Soit l’exploitation d’un fond mythologique universel tient plutôt du prétexte pour nous offrir une virée contemplative simple & incroyable à travers un monde original. Soit le réalisateur peine à vraiment embrasser la fibre universelle de son récit, à faire confiance aux symboles utilisés. Ça apparait d’autant plus paradoxal venant d’un cinéaste habitué à faire passer l’émotion par l’image, par les non-dits. Et qui affirmait dans cet entretien, « créer un film universel n’est pas qu’une question d’images, c’est aussi une question d’histoire ». Cette supposée indécision dans le traitement entraîne quelques passages à vide avec des personnages qui manquent de relief dans un environnement magnifique mais limité à l’état de carte postale.

Se faire balader à travers Agartha

PEINTURE MORTE

Traitant du deuil et de la solitude, Voyage vers Agartha peine à valoriser ce potentiel thématique chez ses personnages sympathiques sans être totalement intéressants. S’il y a bien sûr tous les passages confrontant les doutes & peurs à la réalité – le but d’une quête – il manque une intensité émotionnelle amenant un peu de surprise à cette aventure. Dans l’état, il y a un côté mécanique avec alignement de scènes-clés plus ou moins rapidement expédiées. Avec des personnages dont les contradictions & ambiguité des choix restent superficiels, faisant apparaître l’impression d’incohérences – les changements soudains de rapports entre les persos, l’intrusion menaçant l’équilibre d’Agartha est balayée via une anim’ invitant Napoléon ou Hitler…

De même que visuellement, Shinkai peine à sortir d’une beauté artificielle pour réussir totalement à insuffler une âme aux paysages. Parfois, il parvient à faire ressentir l’étendue majestueuse de l’environnement, à refléter l’état de ces personnages de cette manière – comme devant Finis Terra. Mais le plus souvent, le contemplatif prend le pas sur le reste. Sublime, mais frustrant.

VRAI-FAUX FILM D’AVENTURE CONTEMPLATIF

Voyage vers Agartha se présentait comme une oeuvre fédératrice d’un jeune cinéaste indépendant puisant dans l’universel pour amplifier la puissance de son histoire. Sans totalement convaincre, Makoto Shinkai propose plutôt un cocktail moyennement bien digéré d’influences mythologiques diverses. Le tout manque de liant, et peut-être aussi de confiance chez un Shinkai où l’aventure reste un prétexte au contemplatif. C’est sublime, c’est simple et pourtant creux. Malgré tout, curieux de voir si le cinéaste va persévérer dans cette voix du film universel, si souvent réduite au Japon à l’étiquette “Ghibli”.

—— Pour anecdote, le film est sorti au Japon sur 21 écrans, accumulant 18Millions de Y de recettes pour son premier week-end d’exploitation. En comparaison, sur une période similaire, Colorful, c’est 104 copies pour 49M de Y, et Arriety, 447 écrans pour 1,3Milliard de Y. C’est histoire d’avoir une petite idée de ce que pèse un film d’animation indépendant & original au Japon.

  • La note : 5/10
  • Sortie Française : Juillet 2012 (DVD/Blu-ray)
  • AKA Children Who Chase Lost Voices from Deep Below, 星を追う子ども

http://www.youtube.com/watch?v=zlh7-e8Njnc

Source : Box Office Mojo



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