Coup d’oeil sur Madoka Magica

Apparemment inoffensif, mignon et anodin, Puella Magi Madoka Magica est une plongée dans le désenchantement, avec des magical girls en pleine tragédie faustienne.

Stakhanoviste par excellence, Shinbo enchaîne les séries animes, prenant soin d’imprimer son style original. Toujours prêt à experimenter des idées graphiques, à tirer avantage du rythme de ses histoires, pour mieux surprendre son audience. Une approche qui a fait ses preuves sur ses nombreuses comédies, alignant idées osées à originalité visuelle. Ce travail s’est parfois fait au détriment de la narration, reléguée au rang de concept ouvrant la porte aux expérimentations. Avec Madoka Magica, Shinbo aligne puissance dramatique et beauté formelle, rangeant ici son excentricité comique. Inégal, mais ambitieux et savoureux.

Pour rappel, Puella Magi Madoka Magica est l’histoire de collégiennes qui ont la possibilité d’échanger leurs âmes pour devenir des “filles magiques” et semer théoriquement le bien à travers le monde.

Contre-attente. Première surprise, la série débute sur une série d’images presque conceptuelles débouchant directement sur une scène apocalyptique. Il faudra attendre quelques minutes pour découvrir l’aspect plus terre-à-terre de la série, retrouvant un style visuel plus basique, avec des scènes familiales et chaleureuses. Introduisant par la même occasion les héroïnes, des collégiennes heureuses de vivre dans un univers si agréable. De quoi faire croire que la première surprise n’était finalement qu’un vilain cauchemar ? (à voir, l’intro en fin d’article).

Pourtant, si ces passages introductifs accumulent tous les éléments mignons – la petite héroïne naïve prenant un ptit dèj’ en famille, croisant ses super copines sur le chemin de l’école, rencontrant un animal trop touchant – la série préfère déjouer ce kawaiisme d’accroche (pas de rires aigüs insupportables, ni de fan-service…). Pour mieux s’amuser avec les apparences et mettre en place toute l’ambiguité du récit.

Bienvenue dans le monde de l'abstraction... kawaii ?

Noir&Blanc. Plutôt que de suivre les aventures de fillettes magiques contres les forces du mal, la série prend un autre chemin. Si l’univers semble d’abord se présenter comme manichéen, avec d’un côté des forces du bien incarnées par les “Puella Magi”, et de l’autre, les forces du mal représentées par les Sorcières, ces lignes vont rapidement devenir très floues. En cause, une intrigue qui se concentre d’avantage sur l’origine des magical girls, à savoir le fameux pacte magique : acquérir des pouvoir contre la réalisation d’un voeu.

C’est cette simple idée d’engagement qui va pousser le récit vers le drame psychologique où des fillettes se retrouvent soudainement confrontées à des questionnements d’ordre existentiels. Les amenant à mettre en perspective leurs envies, leurs désirs, leurs espoirs d’êtres magiques. À prendre en compte les conséquences d’une action (épisode 3), le poids du sacrifice (épisode 10)… Autrement dit, à faire directement face à leur part d’ombre. La question n’est plus de savoir où est le bien, où est le mal, mais qu’est-ce qui désormais juste ?

L'empire du côté obscur ?

Héroïne absente ? Choix intéressant que de placer le personnage titre de la série dans une position (faussement) passive. Madoka, fillette naïve et généreuse, est aux premières loges d’une tragédie qui la dépasse. Apeurée, indécise, elle regarde le monde autour d’elle sombrer dans le désespoir. Le récit repousse au maximum sa transformation, renforçant ainsi le poids de l’indécision face aux questions & expériences vécues lors de son chemin de croix. Trouver ce qu’elle doit être, comprendre complètement le sens de son choix, sa propre destinée et sa capacité à transformer-transcender l’univers (pour un épisode 12 littéralement cosmique). En fait, arrêter d’errer sur des routes diverses, derrière ses camarades, pour enfin prendre ses responsabilités en main.

Traverser des ponts, prendre le bon chemin ?

Expérimentations. Les rencontres avec les Sorcières proposent à chaque fois la découverte d’un monde parallèle ayant sa propre charte graphique. Offrant un contraste terrible avec les codes standards d’une série aux relents moe. Les couleurs adoptent des tonalités plus cauchemardesque, les formes perdent l’aspect kawaii pour devenir un mélange de dessins papiers/crayonnés coupés & animés. C’est parfois grotesque, c’est parfois sous influence cartoonesque (sans pour autant être inoffensif).

Ce parti-pris graphique renforce bien la différence de mentalité incarnée entre les Sorcières et les Puella Magi. C’est soudainement étrange, bizarre, délivrant une impression d’ailleurs, voire même de perte de confort. Ce n’est pas du simple délire visuel, prenez en exemple l’épisode 7, avec son combat en ombres chinoises. Où la détresse d’une magical girl, prenant conscience de son choix, est en adéquation (émotionnellement parlant) avec le style visuel. C’est “le pouvoir de l’animation”.

Cartoon assassin vs Fureur ombragée

En vrac. La série brille aussi par ses compositions, par sa manière d’utiliser l’environnement comme moyen narratif. C’est souvent le cas dans ces plans d’ensemble où les fillettes sont dans un cadre désert à peine animé (un exemple d’animation limitée, comme c’est souvent le cas chez Shinbo ?). En image ci-contre, les magical girls positionnées dans un entre deux de verdure, entre la rivière calme et les éoliennes silencieuses annonciatrices d’un changement futur ? Sur l’image suivante, un cadre urbain désert de nuit, aux traits onduleux comme si la linéarité du personnage allait être prochainement remise en cause.

Une autre paire d’images basées sur une idée similaire. D’un côté, les personnages sont tout simplement séparés par un élément du décor, en plus d’être entourés par l’obscurité. De l’autre, la séparation prend une autre dimension. Les fillettes à gauche font littéralement face au choix de “monter la marche” pour devenir magical girls. La difficulté du choix, c’est aussi de constater que la fille à gauche est dans un espace limité… Remarquez aussi que de nombreux dialogues sont soigneusement rythmés, avec les instants plus dramatiques appuyés par la courte intrusion/mise en avant d’un élément du décor (ou un gros plan sur le visage neutre de Kyubey).

Au final, une belle réussite produite par le Studio Shaft, où l’animation parfois limitée est contrebalancée par une ambition à la fois artistique et narrative, à travers une histoire mettant à l’épreuve la conception naïve du monde d’une bande de fillettes. Et pour aller plus loin, cette synthèse des grandes lignes de la série.



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